Ensemble Contrechamps

L’âge des extrêmes

Peu d’époques musicales ont connu la coexistence de propositions esthétiques aussi hétérogènes et radicales que la nôtre. Il faut peut-être remonter au début de la période baroque pour retrouver de comparables extrêmes. Il faut dire que les prémices qu’ont représentés les deux conflits mondiaux ayant balafré le XXe siècle ont fortement polarisé les intentions des acteurs de la scène musicale dès les années 50 : il y avait ceux qui souhaitaient oublier et continuer comme si de rien n’était, et ceux qui ont saisi la profondeur du fossé qui séparait le monde à venir de celui qui venait de s’écrouler. Que ce soit du point de vue du langage musical, des constructions formelles, des dispositifs instrumentaux et vocaux, voire du rapport même au corps-musicien des interprètes, ce sont de nombreuses directions esthétiques qui ont contribué à multiplier la fréquence des expériences visant à pousser le matériau musical jusqu’à ses derniers retranchements : des minimalismes les plus granitiques aux efflorescences brisant toute convention.

Deux compositeurs de cette saison sont symptomatiques du lien étroit entre musique et message politique : Klaus Huber n’a pas hésité à saisir au passage un texte brûlant d’actualité du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, là où Dror Feiler, lui-même témoin et acteur de son temps, autant comme musicien que comme homme politique, convoque les évènements du moment dans l’essence même de sa musique. On trouve une extrême concision dans de nouvelles catégories formelles, élaborées notamment par le compositeur et pianiste Frederic Rzewski avec son cycle de Nanosonatas, dont certaines durent à peine plus d’une minute, tout en ne recourant pas à l’idéologie de la miniature et en maintenant le principe du développement du matériau. La relation des compositeurs avec leur propre œuvre connaît des bouleversements profonds. Ainsi se dessine depuis peu l’école néoconceptuelle qui revendique une mise à plat de la notion de responsabilité : composer consiste à reprendre et élargir le principe du sampling et à emprunter des matériaux déjà existants en les soumettant à diverses transformations, dans des contextes requérant souvent d’autres médias, comme la vidéo ou des installations. Dans ce contexte, Contrechamps a proposé au compositeur allemand Steffen Krebber de concevoir un programme présentant diverses figures caractéristiques de ce mouvement.

Comme chaque année, des commandes ont été passées à des compositeurs d’horizons très variés, tels Samuel Andreyev, Dror Feiler ou Fernando Garnero. Deux nouvelles œuvres dues à des étudiant(e)s en composition de la Haute école de musique de Genève pourront également être entendues. Plusieurs conférences et rencontres avec les compositeurs accompagneront les concerts, afin de sensibiliser le public aux enjeux de cette programmation, marquée par des collaborations avec des ensembles tels que le Quintette à vent Slowind de Ljubljana (Slovénie) ou le Collegium Novum Zürich. Chaque saison promet son lot de découvertes : c’est pour nous une satisfaction toujours renouvelée d’offrir aux oreilles genevoises des musiques d’artistes encore méconnus à Genève, voire en Europe, tels les Estoniens Helena Tulve et Jüri Reinvere, la Suissesse Katharina Rosenberger, l’Autrichienne Eva Reiter, l’Argentin Fernando Garnero ou l’États-Unien Frederic Rzewski. Deux concerts seront le fruit de la proposition de grands chefs avec lesquels Contrechamps souhaite à nouveau travailler : Heinz Holliger et Emilio Pomàrico viendront diriger les musiciens pour des programmes d’œuvres rares.

Après cinq années passées à la direction artistique de Contrechamps, je souhaite passer la main à la jeune génération. C’était pour moi une période passionnante, très enrichissante et je suis très heureux que Serge Vuille poursuive cette tâche importante, ouvrant j’en suis certain l’Ensemble à de nouveaux horizons.

Brice Pauset

 

Et c’est avec engagement que je rejoins Contrechamps sur sa lancée, pour mettre en valeur et partager toutes les richesses de ce programme préparé avec soin par Brice Pauset. Je m’intéresse beaucoup à l’aspect social du concert, au rituel qui l’accompagne. Nous explorons cette saison des variantes de ce rituel en mettant en avant le contact humain, en rapprochant ainsi la musique, les musiciens, et le public. Nous ouvrons également les portes du studio de répétition pour des apéritifs-rencontres, et donnons la parole aux titulaires de Contrechamps pour présenter la musique qui leur tient à cœur.

Les abonnés Rencontre sont invités à mon domicile une fois par année pour un repas et des échanges sur la musique. Vous avez également la possibilité de vous allier à Contrechamps pour mettre en place la commande d’une nouvelle œuvre pour l’Ensemble.

Brice Pauset m’a par ailleurs donné la possibilité de programmer deux concerts de la saison, et ainsi de faire un lien avec deux aspects de mon travail de ces dix dernières années. L’espace collaboratif entre les arts plastiques et la musique instrumentale d’abord, qui continue de fasciner. Contrechamps travaillera avec la sculptrice sonore Rebecca Glover, ainsi qu’un artiste genevois, pour un programme qui met la vie sonore d’une sculpture et le caractère sculptural des instrumentistes sur un même plan. Une collaboration ensuite avec la série Kammer Klang (Londres), qui nous permettra de présenter la première suisse d’une œuvre de l’Américaine Maryanne Amacher, dont le père était suisse. Cette pièce – GLIA – n’a pas été jouée depuis le décès de la compositrice en 2009. Contrechamps travaillera avec l’un de ses proches collaborateurs, Bill Dietz, pour ramener cette pièce à la vie, à Genève, puis à Londres.

Nous nous réjouissons de vous faire découvrir cette saison dans toute sa diversité, et de valoriser la musique instrumentale d’aujourd’hui. La porte est ouverte, soyez les bienvenus !

Serge Vuille