
Rappresentazione
Fase
Tropi
Spazi
Versetto
Lors de la composition de la Sonate pour violoncelle seul (commencée fin 1959, achevée et créée au mois d’avril 1960), se dégagèrent des aspects fort différents. Ici il s’agissait d’une composition pour instrument solo sans recours à d’autres instruments. Le terme « sonate » constitue un anachronisme voulu ; car il ne s’agissait bien évidemment pas d’écrire une sonate de type classique. Cette désignation est donc dépourvue ici de toute référence historique précise et signifie simplement ce que dit le titre : pièce instrumentale.
Il est évident que des œuvres pour instrument seul cachent des problèmes d’ordre instrumental particuliers. Je dois admettre que ceux-ci m’ont toujours beaucoup attiré et ce n’est donc pas un hasard si j’ai toujours écrit des pièces pour instruments seuls pendant la composition de grandes œuvres orchestrales, et surtout à la fin, où il s’agissait d’achever ou d’entamer une nouvelle phase ou un nouveau développement compositionnels.
La Sonate pour violoncelle seul fut conçue durant la composition de mon opéra Les Soldats. Un extrait du Liber Ecclesiastes de la Vulgate a été choisi comme épigraphe : « … et suis spatiis transeunt universa sub caelo* ».
La musique, plus que toute autre forme artistique, se rapporte à l’écoulement du temps : au moment ou un événement musical se produit, celui-ci plonge dans le passé et éveille l’attente de son opposé, le futur. Phases, couches et espace sont rassemblés dans l’unité du flux temporel et de la perception, et simultanément déployés dans cette même unité ; l’un se transforme en l’autre, et pendant cette transformation, l’auditeur se transforme lui aussi – le temps s’ouvre : rêves, pensées et réalités apparaissent et alternent avec les souvenirs, les attentes et l’irréalité. En vertu de l’organisation du temps, celui-ci même est dépassé : les moments temporels se transforment en complexes temporels, les espaces temporels en points temporels.
La Sonate pour violoncelle seul a donné une nouvelle dimension au violoncelle, et il n’est pas étonnant qu’elle ait servi d’étalon à toutes les œuvres écrites plus tard pour cet instrument, seul ou avec accompagnement. Ce qui était nouveau par rapport à tout ce qui s’était fait jusque-là tient à ce que la technique de jeu, dont la place est bien évidemment essentielle dans la composition d’une œuvre pour instrument seul, se présente comme le résultat de processus strictement musicaux ; elle n’est pas appliquée à cet instrument comme un élément de virtuosité, sous quelque forme que ce soit. La technique de jeu est donc le résultat de processus qui découlent du seul élément musical ; celui-ci dès lors peut se manifester à travers les moyens et les possibilités d’un instrument soliste et, à partir de là, le détermine.
Cette œuvre ne fut pas, elle non plus, composée avec l’aide d’un violoncelliste quant aux possibilités de jeu. Les différentes indications et les doigtés ajoutés par Siegfried Palm lors de la publication de l’œuvre le furent après sa composition, sans qu’aucune modification ou changement n’aient dû être apportés ; c’est au compositeur de définir la fonction musicale et technique d’un instrument.
Ajoutons que, dans le cas de la Sonate, les quarts de ton acquirent une signification nouvelle qui dépassait structurellement ce qui était déjà connu en ce domaine – cette connaissance remonte, comme nous le savons, à la Renaissance.
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La Sonate comporte cinq mouvements : « Fase », « Tropi » et « Spazi » sont au centre, tandis que « Rappresentazione » sert d’introduction à l’œuvre, et « Versetto » la conclut… «… et suis spatiis transeunt universa sub caelo ».
Au milieu de tout cela : l’interprète, l’instrument comme médiateur, le violoncelle, cet instrument qui est comme aucun autre « vox humana » à côté de la voix humaine elle-même. L’instrument acquiert cependant une dimension radicalement nouvelle avec cette pièce, alors qu’il était considéré un peu d’un mauvais œil dans la musique nouvelle, affligé par les relents du Romantisme.
Bernd Alois Zimmermann
Extrait de Bernd Alois Zimmermann, Écrits, Genève, Contrechamps, 2010, « De la signification nouvelle du violoncelle dans la Nouvelle Musique » p. 246-247 et « Introduction aux œuvres » p. 279.
La Sonate pour violoncelle solo est un chef-d’œuvre de son époque. Elle est d’une difficulté extraordinaire, car toutes sortes de nouvelles techniques instrumentales de jeu y sont utilisées. Chaque paramètre (hauteur, articulation, nuance, rythme) est travaillé dans un système de douze sons. Ainsi la durée des notes est strictement calculée en fonction de leur hauteur. Le résultat en est une musique très dense dont le caractère change quasiment à chaque ligne.
* La citation biblique complète est : Omnia tempus habent et suis spatiis transeunt universa sub caelo. Elle est traduite généralement par : « Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux ». André Chouraqui traduit le même passage ainsi : «Un moment pour tout, un temps pour tout désir sous les ciels ». Zimmermann a souvent utilisé cette citation, dont le premier terme donne son titre à sa cantate pour soprano et ensemble de 1957-1958.