Contrechamps
ACCUEIL
SAISON
BILLETTERIE
PRESSE
PÉDAGOGIE
ÉDITIONS
DISCOGRAPHIE
ENSEMBLE
BIOGRAPHIES
ASSOCIATION
ARCHIVES
CONTACT

Maurice Ravel

 

Chansons madécasses
pour mezzo-soprano, flûte, violoncelle et piano
(1925-1926)

Évariste de Forges de Parny
Chansons madécasses

Chanson XII
Nahandove, ô belle Nahandove ! l’oiseau nocturne a commencé ses cris, la pleine lune brille sur ma tête, et la rosée naissante humecte mes cheveux. Voici l’heure : qui peut t’arrêter, Nahandove, ô belle Nahandove ?
Le lit de feuilles est préparé ; je l’ai parsemé de fleurs et d’herbes odoriférantes, il est digne de tes charmes, Nahandove, ô belle Nahandove !
Elle vient. J’ai reconnu la respiration précipitée que donne une marche rapide ; j’entends le froissement de la pagne qui l’enveloppe, c’est elle, c’est Nahandove, la belle Nahandove !
Reprends haleine, ma jeune amie ; repose-toi sur mes genoux. Que ton regard est enchanteur ! que le mouvement de ton sein est vif et délicieux sous la main qui le presse ! Tu souris, Nahandove, ô belle Nahandove !
Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête, ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove ?
Le plaisir passe comme un éclair ; ta douce haleine s’affaiblit, tes yeux humides se referment, ta tête se penche mollement, et tes transports s’éteignent dans la langueur. Jamais tu ne fus si belle, Nahandove, ô belle Nahandove !
Que le sommeil est délicieux dans les bras d’une maîtresse ! moins délicieux pourtant que le réveil. Tu pars, et je vais languir dans les regrets et les désirs ; je languirai jusqu’au soir ; tu reviendras ce soir, Nahandove, ô belle Nahandove !

Chanson V
(Aoua !)
Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île. On leur dit : Voilà des terres ; que vos femmes les cultivent. Soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.
Les blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. Un fort menaçant s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas ; ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage : plutôt la mort ! Le carnage fut long et terrible ; mais, malgré la foudre qu’ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés. Méfiez-vous des blancs.
Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon sur le rivage. Le ciel a combattu pour nous ; il a fait tomber sur eux les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés. Ils ne sont plus et nous vivons, et nous vivons libres. Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.

Chanson VIII
Il est doux de se coucher, durant la chaleur, sous un arbre touffu, et d’attendre que le vent du soir amène la fraîcheur.
Femmes, approchez. Tandis que je me repose ici sous un arbre touffu, occupez mon oreille par vos accents prolongés. Répétez la chanson de la jeune fille, lorsque ses doigts tressent la natte ou lorsqu’assise auprès du riz, elle chasse les oiseaux avides.
Le chant plaît à mon âme ; la danse est pour moi presque aussi douce qu’un baiser. Que vos pas soient lents, qu’ils imitent les attitudes du plaisir et l’abandon de la volupté.
Le vent du soir se lève ; la lune commence à briller au travers des arbres de la montagne. Allez, et préparez le repas.

 

Parny publia en 1787 un recueil de poèmes en prose intitulé Chansons madécasses traduites en français, suivies de poésies fugitives. Les textes sont traduits de documents malgaches antérieurs au XVIIIe siècle. Parny écrivit ces poèmes alors qu’il séjournait dans les Indes françaises. Il ne vit jamais Madagascar. Par-delà son intérêt documentaire pour l’époque, le recueil traduit, avec beaucoup d’avance, les sentiments anticolonialistes de Parny.

« L’île de Madagascar est partagée en un nombre infini de menus territoires, lesquels appartiennent à autant de princes. Ces princes sont en perpétuelles rivalités, le but de ces guerres étant de faire des prisonniers qui seront ensuite vendus aux Européens. Si bien que, si nous n’étions là, ces peuples seraient heureux et pacifiques. Ils sont habiles, intelligents, aimables et hospitaliers. Ceux qui vivent au long des côtes se montrent légitimement méfiants envers les étrangers et, dans leurs contrats, prennent toutes les précautions que leur dicte la prudence voire la rouerie. Les Malgaches sont d’un naturel heureux. Les hommes y sont oisifs tandis que les femmes travaillent. Ils sont passionnés de musiques et de danses. J’ai recueilli et traduit certains de ces chants qui donneront ainsi une idée de leurs coutumes et de leur vie. Ils ne connaissent pas le vers et leur poésie s’offre comme une prose très élaborée. Leur musique est simple, aimable et toujours mélancolique »
(Évariste Parny, préface aux Chansons madécasses, 1787)

Ravel s’enthousiasma pour ces poèmes dont le contenu était conforme à ses propres convictions. Le style extrêmement dépouillé qu’il adopta pour cette musique s’inscrit dans la suite de sa Sonate pour violon et violoncelle. Dans cet esprit, cette œuvre n’est pas sans rappeler la Sonate pour flûte, alto et harpe de Claude Debussy, composée quelque dix ans plus tôt.
« Les Chansons madécasses me semblent apporter un élément nouveau – dramatique voire érotique – qu’y a introduit le sujet même de Parny. C’est une sorte de quatuor où la voix joue le rôle d’instrument principal. La simplicité y domine. L’indépendance des parties s’y affirme. » (Maurice Ravel, Esquisse biographique, 1928)
La chaleur et l’érotisme de Nahandove et de Il est doux et la virulente dénonciation du colonialisme de Aoua font des Chansons madécasses une œuvre engagée de Maurice Ravel en même temps que sa meilleure réussite dans le genre.

Contenu soumis à la licence CC-BY-SA 3.0
Source : Article Chansons madécasses de Wikipédia en français