Ensemble Contrechamps

Tout est politique ?

« Quand j’ai songé que la politique s’intéressait beaucoup à la musique, j’ai alors commencé comme musicien à m’intéresser à la politique. J’ai simplement retourné cela. Si l’on me désigne comme ‘musicien politique’, pour moi c’est un honneur. J’essaie, avec comme moyen la musique, d’apporter de l’intelligence politique chez les gens. Je sais que beaucoup n’aiment pas cela, mais c'est justement là que les gens doivent changer ».

Ainsi s’exprima en 1961 Hanns Eisler, l’un des trois plus importants élèves d’Arnold Schönberg. Cet intérêt sera au centre de la saison 2016-2017, à laquelle vous êtes conviés. La relation structurée entre musique et politique commence en fait dès la Renaissance et connaît une nouvelle apogée dans les années 60 et 70 du siècle dernier – les suites du deuxième conflit mondial n’y sont assurément pas pour rien. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, les phases négatives ne sont pas moins significatives de certains airs du temps : depuis les années 1980, la jonction entre musique et politique s’est rétrécie à tel point que les compositeurs et compositrices revendiquant cette relation ont pu être présentés ici comme les ultimes représentants d’une race en voie d’extinction, là comme les porteurs précieux d’une continuité historique promise à une fécondité nécessaire, voire impérieuse.

Et c’est bien une continuité que représentent, pour se concentrer sur l’Italie, nation peu avare en musiciens engagés, des figures comme Luigi Nono avec l’autocontestation douloureuse de ses tardives Risonanze erranti ou Francesco Filidei et sa prise de position directe dans I Funerali dell’Anarchico Serantini. Cette même saison verra un exemple spectaculaire du refus de la fonction politique de la musique dans Pli selon pli de Pierre Boulez, point extrême d’incandescence de l’art pour l’art, et qui fera l’objet d’une belle collaboration entre Contrechamps et L’Orchestre de Chambre de Genève.

Mais la liaison entre musique et politique pose une question de fond : en quoi une musique peut-elle en tant que telle être considérée comme véhiculant une pensée politique ? Dans la plupart des cas, une œuvre musicale estampillée comme engagée politiquement l’est en effet par le truchement d’un texte porteur d'une pensée politique explicite : dans ce cas c’est donc le texte qui prima facie est politique et non pas nécessairement la musique.

 

Pourtant, il existe des œuvres de musique « pure » – donc dépourvues de texte – qui présentent toutes les caractéristiques d’un acte politique. On peut désigner de telles œuvres à l’aide d’une métaphore simple mais efficace, qui permet de saisir comme conservatrice l’attitude consistant à travailler à l’intérieur d’un cadre légué par l’histoire (et donc, principalement, par l’histoire écrite par les dominants) ; à contrario, sera définie comme progressiste – voire révolutionnaire – l’attitude consistant soit à travailler à l’extérieur du cadre, soit à modifier les pourtours du cadre.

Cette métaphore emporte avec elle des présupposés qui permettent dès lors de distinguer le politique dans des œuvres sans devoir en passer par les mots d’ordre explicites véhiculés par des textes parlés ou chantés.

Des conférences accompagneront certains concerts afin de sensibiliser le public aux enjeux de cette programmation, marquée également par une intensification des collaborations avec d’autres ensembles : l’Ensemble Vide et l’Ensemble Vortex, tous deux sis à Genève et le quintette Eunoia de Bâle.

Comme à chaque saison, c’est pour nous une grande satisfaction de présenter des œuvres d’artistes encore méconnus à Genève, tels le compositeur israélo-suédois Dror Feiler ou les allemands Hans Thomalla et Claus-Steffen Mahnkopf. Des rencontres inattendues aussi : Gustav Mahler, John Adams ou Pérotin tisseront des liens nouveaux entre l’identité de Contrechamps et l’histoire au sens large, l’histoire de l’esthétique et de la politique, donc.

Brice Pauset
& Michael Wendeberg