Ensemble Contrechamps

Longues vues

L’histoire en général, l’histoire de la musique en particulier, est une affaire de temps long : elle implique des dimensions, des écarts, des horizons vastes et au long cours. Ce sens des dimensions hors normes sera au centre de cette nouvelle saison et se manifestera à travers la diversité des œuvres qui annoncent et caractérisent la musique de notre temps.

Le XXe siècle a repris à son compte l’élasticité du temps de l’écoute musicale, qui a notamment caractérisé la période baroque avec ses passions de trois heures, mais aussi le « début de la fin » du romantisme avec Richard Wagner et son Ring. C’est Gustav Mahler qui donnera l’estocade finale à l’univers en expansion de la symphonie avec les septante-cinq minutes de sa Neuvième, que nous entendrons dans la version de chambre de Klaus Simon. Il en va des formes musicales comme de toute création humaine : les limites en sont atteintes tôt ou tard et il faudra passer à autre chose. C’est par ce concert exceptionnel que notre cycle Mahler, précurseur de la modernité, se clora.

Un des exemples canoniques de la plastique temporelle moderne dans sa variante généreuse a été fourni en 1974-1976 par Steve Reich, avec sa désormais classique Music for 18 Musicians. Une heure durant, onze accords seulement se déploient en une galaxie de pulsations et de motifs répétés, en constante modification, telle un organisme en permanente recomposition. Nous tenons également à faire partager une fois de plus l’expérience d’écoute à nulle autre pareille de la musique tardive de Luigi Nono, de son univers vaste et profond, avec Guai ai gelidi mostri. Dans ce même concert, on pourra assister à l’expérience très particulière de l’écart réduit au minimum entre l’interprète, son instrument et son propre corps, dans la claustrophobique et géniale Cardiophonie de Heinz Holliger.

La mythologie nourrit la pensée et les arts : enjambant les siècles, les exemples historiques sont nombreux et connus. Ce riche filon continue de questionner les compositeurs, sous des formes et des modalités étonnamment diverses. Après Richard Wagner, Salvatore Sciarrino reprend à son compte le récit de Lohengrin dans un fascinant monodrame, tandis que Gordon Kampe s’approprie les nouvelles mythologies, celles véhiculées par la science-fiction, y compris dans ses variantes les plus trash.

Hors les murs, l’Ensemble Contrechamps est invité cette saison à la biennale ZeitRäume de Bâle, qui présente des concerts axés sur la double thématique de la musique contemporaine et de l’architecture. La musique se fera entendre dans des lieux inattendus, aux acoustiques spécifiques, s’accordant avec les œuvres qui y seront présentées. Le projet auquel Contrechamps participera regroupe quatre œuvres destinées à être données dans un lieu conçu pour une écoute tridimensionnelle.

Les musiciens évoluent ainsi dans tout l’espace de la Maurerhalle de Bâle, y compris en hauteur, grâce à un concept développé par l’architecte suisse Quintus Miller (bureau Miller & Maranta). Les œuvres jouées ont été spécialement commandées pour ce projet.

 

Les longues distances peuvent concerner le temps et l’espace. Ainsi, le contact avec d’autres formes de pensée culturelle peut déclencher des propositions esthétiques nouvelles. C’est notamment le cas avec la musique japonaise qui, dès les années cinquante, a influencé la musique européenne de différentes manières : Karlheinz Stockhausen repense le temps musical au contact de la culture japonaise, tandis que Steven Daverson tire de la lecture des poèmes de Bash ses propres conclusions.

Comme chaque année, des commandes ont été passées à des compositeurs d’horizons très variés, tels Francesco Filidei, que le public genevois a pu découvrir la saison dernière, Alberto Posadas, Giorgio Tedde ou Alireza Farhang. De ces deux derniers nous entendrons des œuvres spécialement composées pour le concert exceptionnel du 40e anniversaire de Contrechamps qui rassemblera un grand nombre de compositeurs jusqu’à présent jamais joués par l’Ensemble. Une sorte de Best of à l’envers ou, pour paraphraser Woody Allen : « Tout ce que vous avez toujours voulu entendre à Contrechamps (sans jamais oser le demander) ». De manière générale, chaque saison recèle son lot de découvertes et de surprises. C’est ainsi pour nous une satisfaction toujours renouvelée que d’offrir au public des œuvres d’artistes encore méconnus à Genève, voire en Europe, tels le Moscovite Sergej Newski ou le Sud-Africain Andile Khumalo.

Habitude est désormais prise, plusieurs conférences et rencontres avec les compositeurs accompagneront certains concerts afin de sensibiliser le public aux enjeux de cette programmation, marquée par des collaborations avec le quintette à vent Slowind de Ljubljana (Slovénie), Eklekto (Genève), ainsi que le légendaire SWR Experimentalstudio de Freiburg (Allemagne). Enfin, le Quatuor Diotima (Paris) sera invité dans le cadre d’une des rencontres des Éditions Contrechamps.

Nous sommes heureux de pouvoir permettre au public cette année encore de profiter des diverses facettes de Contrechamps : l’Ensemble bien sûr, les Éditions toujours, mais aussi l’effort constant de médiation tourné tant vers le jeune public que vers les musiciens en formation. Face à un monde de plus en plus dominé par le court terme et l’urgence, la thématique de cette saison constitue une plate-forme de réflexion, de prospective et, espérons, d’espoir et d’apaisement.

Brice Pauset
Directeur artistique